Le 13 avril de cette année, (c’est-à-dire ce lundi) nous célébrerons le 40e anniversaire du jour où l’évêque de Rome, successeur de saint Pierre, a franchi le seuil d’un lieu de prière juif, la première visite de ce type depuis l’époque apostolique.
Nous vous proposons deux approches de cet anniversaire.
Une autre approche émanant de la Conférence épiscopale polonaise. En effet, une lettre revenant sur cet événement, son contexte historique et son importance en tant que jalon dans les relations judéo-chrétiennes a récemment été diffusée par la Conférence épiscopale polonaise (Konferencja Episkopatu Polski). Les Sœurs de Notre Dame de Sion (https://www.notredamedesion.org/40e-anniversaire-de-la-visite-de-jean-paul-ii-a-la-grande-synagogue-de-rome/?lang=fr), (ainsi que l’Amitié judéo-chrétienne groupe de Nantes) remercient la Conférence épiscopale polonaise de leur avoir donné l’autorisation de diffuser cette lettre, traduite par NDS en français.
Lettre de la Conférence épiscopale polonaise à l’occasion du 40e anniversaire de la visite de Jean-Paul II à la Grande Synagogue de Rome
Chères sœurs et chers frères,
en ce cinquième dimanche de Carême, l’Évangile proclamé lors de la liturgie nous conduit à Béthanie. C’est là, moins de deux semaines avant sa mort le Vendredi saint, que le Seigneur Jésus – avec une grande puissance et une grande clarté – nous en révèle le sens. Jésus va mourir pour que Lazare reçoive la vie. Lazare sort du tombeau, et Jésus prend sa place dans la mort. L’Évangile décrit le tombeau de Lazare d’une manière analogue au tombeau de Jésus : « C’était une grotte, fermée par une pierre » (Jn 11, 38).
La mort de Jésus est le prix de la vie rendue à Lazare. De plus, sa mort est le prix de la vie rendue à chacun d’entre nous. Ce prix nous parle du plus grand amour : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). C’est pourquoi ce prix porte en lui une profonde exigence morale : l’honorer, ne pas le piétiner, ne pas le mépriser. Le Christ ne veut pas notre mort – même s’il la permet (comme il a permis la mort de son ami), il ne veut pas que nous y restions. Telle est la logique de l’action salvatrice et de la rédemption de Dieu : notre Seigneur ne nous protège pas comme par magie de la mort spirituelle (qui est le péché) ; pourtant, chaque fois que nous la choisissons, il est prêt à nous en faire sortir. Il n’accepte pas que nous restions dans la mort. Et qui demeure dans la mort ? Saint Jean donne une réponse claire dans sa Première Lettre : « QUICONQUE N’AIME PAS DEMEURE DANS LA MORT » (1 Jn 3, 14). Notons-le : le Verbe ne parle pas ici uniquement de haine. Il parle d’un « manque d’amour », et donc aussi d’indifférence, de passivité, d’insouciance et d’insensibilité.
L’ANTISÉMITISME était (et, malheureusement, reste encore) l’une de ces déficiences mortelles de l’amour. Pourtant, c’est de cette « mort » que le Seigneur nous a fait sortir – et continue de nous faire sortir –, en particulier au cours des soixante dernières années, à travers des événements que nous nous sentons tenus de rappeler à tous.
Le 13 avril de cette année, nous célébrons le quarantième anniversaire du jour où l’évêque de Rome, le successeur de saint Pierre, a franchi le seuil d’une maison de prière juive pour la première fois depuis l’époque apostolique. En ce soir de printemps, après un échange chaleureux d’étreintes avec le Grand Rabbin de Rome, Elio Toaff, saint Jean-Paul II est entré dans la synagogue romaine en procession solennelle, accompagné du chant du Psaume 150 : « Alléluia ! Louez Dieu dans son saint sanctuaire ; louez-le sous la voûte puissante des cieux ». « Je pensais à cette visite depuis longtemps », a avoué le Pape en saluant la communauté juive.
Cette rencontre, il y a quarante ans, n’aurait pas été possible sans un autre événement dont on ne saurait aujourd’hui surestimer l’importance. Il eut lieu vingt ans plus tôt.
Le 28 octobre 1965, le Concile Vatican II a promulgué la déclaration Nostra aetate (« À notre époque »), sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes. Elle contient des paroles qui ont marqué un tournant dans les relations entre l’Église catholique et les juifs ainsi que le judaïsme. C’est précisément à ces paroles que saint Jean-Paul II a fait référence dans son discours à la synagogue de Rome. Rappelons-les aujourd’hui :
« La première est que l’Église du Christ découvre son “lien” avec le judaïsme en “sondant son propre mystère”. La religion juive ne nous est pas “extrinsèque”, mais elle est, d’une certaine manière, “intrinsèque” à notre propre religion. Avec le judaïsme, nous avons donc une relation que nous n’avons avec aucune autre religion. Vous êtes nos frères bien-aimés et, d’une certaine manière, on pourrait dire que vous êtes nos frères aînés » (Jean-Paul II, Discours à la Grande Synagogue de Rome, 13 avril 1986, n° 4).
On entend ici un écho des paroles de l’apôtre Paul dans la Lettre aux Romains, où il parle de « rameaux sauvages » – c’est-à-dire les païens – « greffés à leur place », qui sont les Juifs vivant dans l’alliance avec Dieu. L’Église « est venue partager la racine riche de l’olivier ». Les papes qui lui ont succédé ont maintes fois fait référence à la métaphore de l’olivier de Paul, soulignant sa pertinence. « Nous avons redécouvert que le peuple juif reste pour nous la racine sainte d’où est né Jésus », a rappelé le pape François1 . Et le Saint-Siège a confirmé la nécessité d’interpréter les enseignements de Jésus et de ses disciples « dans l’horizon juif, dans le contexte de la tradition vivante d’Israël »2 .
La deuxième question soulevée par saint Jean-Paul II lors de son discours à la synagogue de Rome concerne l’attribution d’une responsabilité collective au peuple juif pour la mort du Christ : « Aucune culpabilité ancestrale ou collective ne peut être imputée aux Juifs en tant que peuple pour “ce qui s’est passé lors de la Passion du Christ” », a déclaré le Pape en citant la déclaration conciliaire (Jean-Paul II, Discours à la Grande Synagogue de Rome, 13 avril 1986, n° 4). Tous les actes de discrimination et de persécution à l’encontre des Juifs qui ont eu lieu au cours des siècles en lien avec cette accusation doivent être condamnés.
Il convient de rappeler que le Catéchisme de l’Église catholique, faisant écho au Concile de Trente, enseigne sans équivoque : « L’Église n’hésite pas à imputer aux chrétiens la responsabilité la plus grave des tourments infligés à Jésus, responsabilité dont ils ont trop souvent fait porter le poids aux seuls Juifs. (…) On voit que notre crime, en cette affaire, est plus grand en nous qu’en les Juifs. Quant à eux, selon le témoignage de l’Apôtre, « aucun des chefs de ce siècle ne l’a compris ; car s’ils l’avaient compris, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de la gloire » (1 Co 2, 8). (…) Lorsque nous le renions par nos actes, nous semblons en quelque sorte porter la main sur lui » (CEC 598).
Dans son discours, le Pape s’est fermement opposé à la représentation des Juifs comme « rejetés ou maudits ». Depuis plus de 1 500 ans, ces idées – présentes dans l’enseignement catholique et dans l’interprétation erronée des Écritures – ont façonné les attitudes chrétiennes, contribuant à la haine, à la persécution et aux manifestations d’antisémitisme. Nous devons nous rappeler que l’Église catholique affirme aujourd’hui sans équivoque : les Juifs sont toujours aimés de Dieu, qui les a appelés par une vocation irrévocable. Car Dieu, fidèle à ses promesses, n’a pas révoqué la Première Alliance. Israël reste le peuple élu3 .
En 1997, évoquant les racines de l’antisémitisme dans les milieux chrétiens, saint Jean-Paul II a qualifié l’existence durable d’Israël de « fait surnaturel ». « Ce peuple persévère malgré tout parce qu’il est le peuple de l’Alliance », a déclaré le Pape4 . Un retour aux sources et une réflexion théologique sur le mystère de la survie d’Israël, entrepris au XXe siècle – en particulier à la lumière de la terrible tragédie de la Shoah (Holocauste) qui s’est déroulée en Europe – ont abouti à un nouvel enseignement de l’Église sur les juifs et le judaïsme, enraciné dans la tradition apostolique.
Inspirée par la déclaration conciliaire, la réflexion de l’Église met de plus en plus en évidence les liens qui unissent juifs et chrétiens. Il s’agit notamment du respect de la Parole de Dieu, de la prière et de la liturgie, ainsi que de l’espérance messianique pour l’avenir. Car « les peuples de Dieu de l’Ancien et du Nouveau Testament tendent vers une même fin dans l’avenir : la venue ou le retour du Messie – même s’ils partent de deux points de vue différents »5 . Évoquant cet espoir eschatologique partagé, saint Jean-Paul II a déclaré : « La Nouvelle Alliance a ses racines dans l’Ancienne. Le moment où le peuple de l’Ancienne Alliance pourra se reconnaître comme faisant partie de la Nouvelle est, naturellement, une question qu’il faut laisser au Saint-Esprit. Nous, en tant qu’êtres humains, nous nous efforçons seulement de ne pas mettre d’obstacles sur le chemin »6 .
L’anniversaire de la visite du Pape à la synagogue de Rome tombera le lendemain de la fin de l’octave de Pâques. Cette année, juifs et chrétiens célèbrent la Pâque juive en même temps. C’est l’occasion de réfléchir aux racines juives de la liturgie chrétienne.
Saint Jean-Paul II soulignait que ces « racines doivent encore être explorées plus en profondeur ; surtout, elles doivent être mieux connues et appréciées par les fidèles », car « prendre en compte la foi et la vie religieuse du peuple juif telles qu’elles sont professées et vécues aujourd’hui peut nous aider à mieux comprendre certains aspects de la vie de l’Église »7 .
Dans de nombreuses villes – parfois proches de nous, parfois un peu plus loin – se trouvent des synagogues qui ont survécu aux ravages de la guerre. Dans la plupart d’entre elles, le son joyeux de la prière du Shabbat ne résonne plus. Il en existe cependant certaines qui sont animées par une vie religieuse. Suivant les traces de saint Jean-Paul II, rendons-nous dans une synagogue le 13 avril. Souvenons-nous des hommes et des femmes dont les prières ont imprégné ces murs pendant des siècles. Dans la mesure du possible, rencontrons nos sœurs et frères juifs. En nous souvenant que nous prions toujours pour eux dans la liturgie du Vendredi saint, demandant à Dieu que le peuple qu’Il s’est d’abord fait sien puisse « grandir dans la fidélité à son alliance » et « atteindre la plénitude de la rédemption ». Car « la participation des Juifs au salut de Dieu est théologiquement incontestable, mais comment cela peut-il être possible sans confesser explicitement le Christ, c’est et cela reste un mystère divin insondable »8 .
Que Marie, la Mère de notre Seigneur, la « Fille élue d’Israël »9 ,nous soutienne par sa prière.
Les évêques de l’Église catholique en Pologne présents à la 404e Assemblée plénière de la Conférence épiscopale polonaise.
Varsovie, le 12 mars 2026
Références :
François, Lettre à un non-croyant : le pape François répond au Dr Eugenio Scalfari, journaliste du quotidien italien La Repubblica.
Commission pour les relations religieuses avec les juifs, « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rm 11, 29) : Réflexion sur des questions théologiques relatives aux relations entre catholiques et juifs à l’occasion du 50e anniversaire de « Nostra Aetate ».
Jean-Paul II, Discours lors d’un colloque sur les racines de l’antijudaïsme, 31 octobre 1997.
Commission pour les relations religieuses avec les juifs, Notes sur la manière correcte de présenter les juifs et le judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Église catholique romaine, 24 juin 1985, II, 10.
Jean-Paul II, Franchir le seuil de l’espérance, New York 2005, p. 165.
Jean-Paul II, Discours aux participants à la Rencontre des délégués des Conférences épiscopales nationales et d’autres experts sur les relations entre catholiques et juifs, Rome, 6 mars 1982 (traduction personnelle).
Commission pour les relations religieuses avec les juifs, « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rm 11, 29) – Réflexion sur des questions théologiques relatives aux relations entre catholiques et juifs à l’occasion du 50e anniversaire de « Nostra Ætate ».
Recueil de messes de la Bienheureuse Vierge Marie : Messe de la Bienheureuse Vierge Marie, Fille élue d’Israël I.