Un homélie pascale toute en profondeur

L’homélie  pascale prononcée au Saint-Sépulcre  en cette nuit de Pâques par le cardinal Pierbattista PIZZABALLA, patriarche latin de Jérusalem, mérite vraiment toute notre attention et notre méditation. Une approche originale du mystère de Pâques : un vide, une  rupture, mais en même temps une annonce. « Nous ne savons pas où ils l’ont mis, nous ne savons pas »… « Parce qu’il est ressuscité, nous ne le trouverons jamais là où nous l’avions mis. Nous le retrouverons devant nous, qui nous appelle à sortir ».

 Nous vous proposons le texte intégral de l’homélie sur le site du Patriarcat de Jérusalem, que nous vous invitons à découvrir : lpj.orhttps://lpj.org/fr/news/easter-sunday-homilyg/fr/news/easter-sunday-homily

 

Homélie Pascale de la Résurrection 

Jérusalem, Saint Sépulcre, 5 avril 2026 

Ac 10,34.37-43 ; Col 3,1-4 ; Jn 20,1-9 

« Frères et sœurs, 

Ici, dans ce Sépulcre, nous ne sommes pas devant un symbole : nous sommes devant un vide réel. Un vide qui n’est pas une absence, mais une annonce. Un vide qui ne nous laisse pas tranquilles, car il nous arrache ce que nous voudrions retenir. Pâques commence ainsi : non pas par une explication, mais par une rupture. Non pas par une émotion, mais par une question qui nous désoriente. 

L’Évangile d’aujourd’hui nous met tout de suite en mouvement. Marie de Magdala arrive « de bonne heure », alors qu’il fait encore nuit. Elle se rend à l’endroit où elle pense trouver Jésus. C’est un geste plein d’amour, mais aussi plein d’habitude : elle cherche là où elle l’avait laissé, là où la mort l’avait placé. Et elle trouve la pierre roulée, le tombeau ouvert, et surtout, elle ne trouve pas le corps. Et alors elle prononce cette phrase qui est, au fond, le premier mot de toute foi véritable : « Nous ne savons pas… » (Jn 20, 2). Nous ne savons pas où ils l’ont mis. Nous ne savons pas. 

Voici la première provocation pascale, ici, dans le lieu le plus saint et le plus fragile de notre mémoire : Dieu ne se laisse pas posséder. Le Ressuscité n’est pas là où nous l’avions mis. Il n’est pas là où nos certitudes l’avaient installé. Le Ressuscité nous précède. Telle est l’idée forte de Pâques : ce n’est pas nous qui gardons Dieu ; c’est Dieu qui nous libère. 

Nous, au contraire, nous voudrions une foi qui ne bouleverse pas. Nous voudrions trouver Jésus « à sa place » : dans nos images, nos formules, nos schémas religieux qui deviennent parfois des cages, dans nos nostalgies. Et pourtant, à Pâques, Dieu fait une chose que nous n’avions pas demandée : il se soustrait. Non pas pour fuir, mais pour nous sauver d’un malentendu : que la foi soit quelque chose à posséder, un contrôle, une preuve dans notre poche. 

C’est pour cela que Marie court. C’est pour cela que Pierre et l’autre disciple courent. La foi, lorsqu’elle est authentique, n’est jamais immobile. C’est une course à la poursuite d’une absence qui devient une promesse. Ils entrent dans le tombeau et voient des signes : les linges, le suaire, tout est déposé avec soin. Ce n’est pas un détail secondaire. Ce n’est pas un décor. La mort n’est plus un vêtement qui recouvre, mais un habit qui a été rangé avec soin, sans qu’il soit plus nécessaire de le porter. C’est comme si l’Évangile nous disait : regardez bien, car la Résurrection n’est pas de la magie. C’est une liberté nouvelle. Jésus n’a pas été traîné dehors : il est sorti. La mort, pour Lui, n’est plus une prison : c’est un vêtement laissé là, plié, inutile. 

Et ici, dans le Saint-Sépulcre, cela nous parle aussi avec force. Il y a des pierres qui ferment la vie. Il y a des « définitifs » que nous prononçons trop vite : définitif est l’échec, définitive est la blessure, définitive est la faute, la peur, la haine, la solitude. Et pourtant, dans le récit pascal, la pierre n’est pas seulement un objet : c’est le symbole de tout ce que nous considérons comme fermé, sans issue. Et Pâques dit : ce n’est pas le cas. 

Pâques ne nous promet pas une vie « facile ». Pâques nous promet une vie ouverte. Et pour l’ouvrir, Dieu doit souvent d’abord nous priver de certaines certitudes. C’est pourquoi la Résurrection, avant de consoler, trouble. Avant de remplir, elle vide. Avant de donner, elle enlève. Elle enlève l’idée d’un Dieu apprivoisé. Elle enlève une religion qui n’est qu’habitude. Elle enlève une espérance qui ne risque rien. 

Et alors on comprend la parole de Paul aux Colossiens : « recherchez les réalités d’en haut » (Col 3,1). Cela ne signifie pas fuir la terre. Cela ne signifie pas fermer les yeux sur la douleur du monde. Cela signifie plutôt changer d’orientation : cesser de vivre le regard rivé sur les tombes – y compris les tombes intérieures – et apprendre à vivre en ressuscités. « Votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 3) : c’est-à-dire que votre vie n’est pas définie par vos péchés, ni par vos peurs, ni par vos défaites. Elle est gardée ailleurs, avec le Ressuscité, en Dieu. Et c’est précisément pour cela qu’elle peut s’ouvrir à nouveau, ici, maintenant. 

Et la première lecture, tirée des Actes des Apôtres, nous donne elle aussi une autre clé décisive : Pierre annonce que Jésus est passé en faisant le bien, qu’il a été mis à mort et que Dieu l’a ressuscité ; et il ajoute que cette nouvelle s’adresse à tous, sans distinction : « Dieu est impartial » (Ac 10, 34). Aucun peuple, aucune langue, aucune histoire n’est exclue de cette espérance. Si la mort a été vaincue, alors aucune vie n’est « trop perdue » pour être recherchée. Pâques est universelle parce qu’elle naît dans un lieu précis, concret, réel – ici – et c’est précisément pour cela qu’elle peut atteindre concrètement et réellement le monde entier. 

Suivent deux paragraphes en italien, dont voici la traduction :

Ce n’est pas une pensée abstraite. Nous nous tenons à l’endroit même où la pierre a été roulée, mais nous savons bien qu’autour de nous, trop de pierres restent scellées. Trop de tombeaux ont été creusés de nouveau par la haine, la violence et la vengeance. En cette Terre Sainte, berceau de la foi et terre d’affrontements incessants, la question résonne avec une force dramatique : « Où l’avez-vous mis ? » Car il semble que nous remettions le Seigneur dans un tombeau, chaque fois que nous croyons que la mort a le dernier mot sur l’histoire, chaque fois que nous nous soumettons à la logique de l’ennemi, chaque fois que nous qualifions la « paix » de simple trêve armée et la « justice » de simple calcul des dégâts.

Mais Pâques nous dit : le Ressuscité n’est pas prisonnier de nos stratégies de survie. Il n’est pas prisonnier de notre raisonnement ni de nos peurs. Il est déjà sorti, et il nous précède. Il nous précède par le courage de recommencer, par la reconnaissance du visage de l’autre, par le désarmement du cœur avant même que les mains ne s’abattent sur nous. Alors que les voix de la mort s’élèvent encore autour de nous, nous n’avons d’autre arme que ce tombeau vide : proclamer que rien n’est définitif, que le dernier mot n’appartient pas à celui qui ensevelit, mais à celui qui ressuscite. Le Seigneur est ressuscité : et ce n’est pas un dogme lointain, mais un refus de la résignation. C’est le seul espoir qui puisse encore ouvrir, ici et maintenant, les portes de la paix.

 

Non è un pensiero astratto. Noi siamo nel luogo dove la pietra è stata rotolata via, ma sappiamo bene che intorno a noi troppe pietre sono ancora chiuse. Troppe tombe sono state scavate di nuovo dall’odio, dalla violenza, dalla ritorsione. In questa Terra Santa, che è madre di fede e che è diventata anche terra di continui confronti, risuona con forza drammatica la domanda: “Dove lo avete posto?” Perché sembra che abbiamo rimesso il Signore in un sepolcro, ogni volta che crediamo che la morte abbia l’ultima parola sulla storia, ogni volta che ci rassegniamo alla logica del nemico, ogni volta che chiamiamo “pace” soltanto una tregua armata e “giustizia” soltanto il calcolo del danno. 

Ma la Pasqua ci dice: il Risorto non sta dentro le nostre strategie di sopravvivenza. Non è prigioniero né delle nostre ragioni né delle nostre paure. Egli è già uscito, e ci precede. Ci precede nel coraggio di ricominciare, nel riconoscere il volto dell’altro, nel disarmare il cuore prima ancora che le mani. E allora, mentre qui intorno a noi si levano ancora voci di morte, noi non abbiamo altra arma che questo sepolcro vuoto: per annunciare che nulla è definitivo, che l’ultima parola non appartiene a chi seppellisce, ma a chi risorge. Il Signore è risorto: e questo non è un dogma lontano, ma una disobbedienza alla rassegnazione. È l’unica speranza che può ancora aprire, qui e ora, le porte della pace. 

Et voici la deuxième provocation pascale : le Ressuscité n’est pas un objet de culte ; c’est un sujet qui appelle. On ne se contente pas de le contempler : on le suit. On ne le retient pas : on le laisse nous précéder. Marie aussi devra l’apprendre. Les disciples aussi devront l’apprendre. Et nous aujourd’hui, qui sommes ici, dans le lieu le plus chargé de mémoire chrétienne, nous devons l’apprendre avec une humilité particulière : même les lieux saints peuvent devenir un musée s’ils ne deviennent pas un exode ; la liturgie peut devenir répétition si elle ne devient pas conversion ; et la foi peut devenir correcte mais stérile si elle ne devient pas courageuse. 

C’est pourquoi, aujourd’hui, dans le Saint-Sépulcre de Jérusalem, je voudrais me rappeler une seule phrase : le Ressuscité n’est pas là où nous l’avions mis : il nous précède. 

Il nous précède lorsqu’il nous appelle à sortir de nos tombeaux : non seulement ceux de la mort physique, mais aussi ceux de la résignation, du cynisme, de l’indifférence. Il nous précède lorsqu’il nous invite à cesser de définir les personnes par leurs erreurs, l’histoire uniquement par sa douleur, ou nous-mêmes par nos péchés. Il nous précède quand, au lieu de nous donner une réponse toute faite, il nous met en chemin. 

Et alors nous comprenons aussi le sens des signes : la pierre roulée, les linges repliés, le tombeau ouvert. Ils sont comme un message laissé exprès pour nous : la vie ne peut plus être enfermée. Il ne s’agit pas de « regarder le ciel » pour s’évader de la terre, mais de regarder la terre avec des yeux nouveaux, avec le regard de celui qui a compris que le dernier mot n’est pas « fin », mais « commencement ». 

Pâques n’est pas une phrase à répéter ; c’est une porte à franchir. La pierre a été enlevée. Le passage est ouvert. Mais c’est à nous de décider si nous voulons rester à l’intérieur ou sortir. 

Sortir signifie, concrètement : choisir le pardon alors qu’il serait plus facile de se refermer sur soi-même ; choisir la vérité alors qu’il serait plus commode de s’adapter ; choisir l’espérance alors que tout semble indiquer le contraire ; choisir de faire le bien, comme Jésus « est passé en faisant le bien », même si cela ne fait pas de bruit, même si cela ne confère aucun prestige. 

Car tel est le jugement de la Résurrection sur nous : elle ne nous demande pas si nous savons parler de Pâques ; elle nous demande si nous vivons comme des ressuscités. Elle ne nous demande pas si nous avons les mots justes, mais si nous avons un cœur en mouvement. Elle ne nous demande pas si nous savons trouver Dieu uniquement dans les lieux sacrés, mais si nous savons le reconnaître vivant dans les signes concrets de la vie, là où la vie et la mort se croisent chaque jour. 

Et alors, une fois encore, ici, au Saint-Sépulcre, à l’endroit où l’histoire a changé de cap, nous ne prononçons pas une phrase de circonstance. Nous prononçons une décision. Nous prononçons une annonce qui nous dépasse et nous précède : Le Seigneur est ressuscité ! 

Et précisément parce qu’il est ressuscité, nous ne le trouverons jamais là où nous l’avions mis. Nous le trouverons devant nous, qui nous appelle à sortir. 

Joyeuses Pâques ! 

† Pierbattista Card. Pizzaballa
Patriarche latin de Jérusalem

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